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Vous qui êtes aux cieux ...

Vous qui êtes aux cieux ...  |  Pourquoi la Martinique ? Franck  |  Corrida dans le devès

C'était bien la preuve. Oui, la preuve qu'elle entrait enfin dans le clan des grands. Du moins le croyait-elle. Le premier été où elle allait dormir dans la même chambre que sa grand-mère, dans la maison auvergnate. Jusqu'à cet été-là, ce privilège était réservé à ses cousins aînés. 
      Il n'y avait que deux chambres dans la maison " cantaloue ". Celle de la grand-mère. On y pénétrait par la cuisine. Face à la porte vitrée de la cuisine, une autre porte vitrée regardait, à l'arrière de la maison, la rue des Lapins. Cette porte était, par grand soleil, toujours largement ouverte sur le jardin. Un petit escalier en ciment de quatre marches, la maison étant surélevée, invitait à descendre parmi les rosiers, glaïeuls et dahlias.

C'est  par cette porte, comme à chaque arrivée en vacances, que La Biloute avait vu tout à l'heure détaler le minassou, comme le nommait la grand-mère. En fait, La Biloute n'avait pas vu le minassou, mais un éclair de poils et un bout de queue. Pendant tout le séjour des vacanciers, seule la mémé verrait son chat, le matin, en haut du petit escalier de ciment peut-être, comme elle serait la première levée. Elle en profiterait pour le nourrir, lui donner du lait. Le caresser sûrement. Il reprendrait ses habitudes dès la fin des vacances, une fois la voiture des estivants partie. Ceux qui peuvent dire exactement la couleur des minassous de la grand-mère sont des vantards ! 

     L'autre chambre était celle des vacanciers avec le lit des parents, un lit d'une personne (où jusqu'à présent elle couchait avec sa sœur tant que son intronisation dans la tribu des aînés n'avait pas été faite) et un petit lit fermé pour un jeune enfant, coincé entre l'armoire et le mur. Tout le monde appelait cette chambre la chambre bleue. Un papier à grosses fleurs bleues au cœur jaune, recouvrait les murs. L'unique fenêtre ouvrait sur le jardin et la rue des Lapins au-delà. D'un côté du grand lit, à son chevet, une petite tablette en bois, fixée au mur, qui faisait office de bibliothèque. Très modeste bibliothèque. Quelques romans d'aventures ou d'amour (pour midinettes) de la collection Nelson (couverture de percale grège et fin liseré bleu), avaient été abandonnés là, peut-être par ses cousines ou par ses tantes. En ouvrant ces livres, elle avait l'impression de commettre un sacrilège. Les romans d'amour surtout l'attiraient et la faisaient rougir. Elle les lisait en cachette.

 ... sous l'oeil de Victor Hugo ...

Pour accéder à la chambre bleue, il fallait traverser la salle à manger sous l'œil de Victor Hugo dont le buste, sur une étagère, dominait la pièce. Deux vases en cuivre martelé faits dans des douilles d'obus de 14, trônaient de part et d'autre de Victor. Derrière lui, une grande photographie de Roger, frère de ses tantes et de sa mère, mort encore adolescent. Epileptique.

Entre la salle à manger hugolienne et la cuisine se trouvait l'entrée où l'on déposait les chaussures, le chapeau de paille et la canne de la mémé. Petit espace de quatre portes. Celle de la cuisine face à celle de la salle à manger. Et sur les deux autres côtés, de part et d'autre, la grande porte d'entrée à quatre battants, deux en bas et deux en haut pouvant s'ouvrir indépendamment les uns des autres, et la porte du grenier dont l'accès interdit aux enfants nourrissait une abondante panoplie de monstres, sorcières et farfadets dans leurs petites têtes. 
     A partir de quel âge les petits-enfants avaient-ils l'honneur de partager la chambre avec la grand-mère ? Et qui décidait ? La Biloute ne le saura jamais. Toujours est-il que cet été-là, elle se vit inviter, pour sa plus grande joie et sa plus grande fierté, à dormir dans le lit d'une personne. Elle devait avoir 10 ans ou à peine. 
     Ce soir-là, se glissant sous les draps et le gros édredon rouge du lit des veinards, elle avait enfin la preuve qu'elle était accueillie dans la tribu de ses aînés. 
     Dans la pénombre, elle regardait, fière comme Artaban, la chambre de sa grand-mère tout en longueur. 
     A droite de la porte de la cuisine, le grand lit-rouleau de la mémé, flanqué de part et d'autre de deux valets de nuit. Dessus en marbre noir veiné, boutons du tiroir et de la petite porte en verre biseauté. Dans l'un des deux valets, la grand-mère rangeait son pot de chambre en tôle. 
     Le lit-rouleau d'une personne, le lit des veinards, qu'occupait La Biloute était  à gauche le long du mur de la cuisine. Au chevet, dans un renfoncement du mur, une grosse armoire en merisier. Au-dessus de sa tête et du lit, dans l'angle du mur, une petite étagère de coin, reposoir d'une Vierge en plâtre peint et d'un chapelet tombant en guirlande. Face au lit, entre la fenêtre et la porte du jardin, une table de toilette. Posés sur le plateau de marbre blanc, une cuvette en faïence à dessins géométriques bleus, jaunes et noirs, son broc et sa petite coupelle rectangulaire pour y déposer le Persavon. C'est là que sa grand-mère, tous les matins, se lavait. 
     A travers la cloison lui parvenaient les voix de la grand-mère et de ses parents qui papotaient, avant d'aller à leur tour se coucher. 
  

     Est-ce le rayon de lune dans l'entrebâillement des volets ou les ronflements de sa grand-mère qui la réveillèrent ? La Biloute commença à se tourner d'un côté sur l'autre. Sa chemise de nuit en pilou tirebouchonnait autour de son corps. Quelle plaie d'être une fille et de porter des chemises de nuit ! Plus tard elle porterait des pyjamas. Ou rien du tout, c'était encore mieux. La grand-mère ronflait et la lune était vraiment brillante dans la fente des volets. Elle était allongée sur le dos, et regardait le rai de lune au-dessus de sa tête. 
      C'est alors, qu'elle fut pétrifiée. Terrorisée même. D'autant qu'elle ne les aimait pas. Elle en avait vraiment peur. Elle la voyait bien dans ce rayon de lune. Grosse, très grosse, velue. Une araignée pendillait de la tablette de la Vierge, et descendait lentement vers elle en tissant son fil. Son visage était juste dans la trajectoire de la chute. 
     La Biloute était tétanisée, incapable d'appeler la grand-mère qui, de toute façon, à l'autre bout de la chambre, ne se serait pas réveillée. 
     Elle n'avait jamais vu d'araignées de cette taille. Elle en verrait, bien plus tard, toujours aussi effrayée, dans une île des Tropiques. 
     Il fallait qu'elle échappe à ce monstre. Si elle s'asseyait dans le lit, elle risquait d'effleurer la bête de ses cheveux. Ou bien cette dernière pouvait en profiter pour lui tomber sur la tête. 
     C'est en tirant les dra ps vers son visage pour se cacher, qu'elle eut cette idée de génie. Sortir par le pied du lit. L'araignée n'aurait pas le temps de l'atteindre. Du moins le pensait-elle. Elle entreprit donc de glisser sous les draps. L'édredon était lourd. La Biloute suffoquait sous les épaisseurs de drap, couverture, édredon. Sa chemise de nuit l'empêtrait. Tantôt remontant sous les aisselles, tantôt l'emmaillotant serré. Sans trop savoir comment, elle était arrivée à se retourner et plongeait tête la première dans l'obscurité la plus totale. Tant qu'à faire, mieux valait être dans l'ombre, que la proie de cette terrifiante chose velue. 
     Le parcours jusqu'au fond du lit lui parut long. Au pied elle dut batailler ferme car les draps et couvertures étaient bien bordés. Son poids, même fluet, sur le matelas n'arrangeait rien. Elle tirait, paniquait. Elle devait réussir car en aucun cas elle ne voulait remonter à la tête du lit. Elle devait se dépêcher, l'araignée avait peut-être achevé sa descente, courait déjà sur l'oreiller. Sur l'édredon. Cette pensée fut le coup de fouet, l'énergie du désespoir. La peur au ventre, La Biloute parvint à retirer le coin du drap. Elle savait la hauteur du lit-rouleau, elle ne pouvait pas sortir tête la première au risque de tomber. Tempêtant contre sa chemise de nuit, elle réussit à se retourner une nouvelle fois et enfila ses pieds dans l'ouverture des draps. Le reste du corps suivit, la chemise de nuit en accordéon sous les bras. La grand-mère ronflait toujours quand la pointe de ses pieds toucha le parquet. 
     Sans demander son reste. Sans un regard pour le monstre velu. A petits petons, elle ouvrit la porte de la cuisine, la gorge serrée. La Biloute devait maintenant affronter le noir, elle redoutait surtout la traversée du minuscule palier de l'entrée où d'autres monstres l'attendaient. Elle traversa la cuisine où l'horloge auvergnate comptait, ouvrit la porte qui donnait sur la petite entrée, ouvrit rapidement l'autre porte sur la salle à manger, traversa sous le regard étonné de Victor Hugo et pénétra enfin dans la chambre bleue. Sauvée !

 ... sous le regard étonné de Victor Hugo ...

     Ses parents, sa sœur Fanfan, et son petit frère Riquet dormaient. Elle s'approcha du lit parental et la gorge nouée, les larmes aux bords des yeux, appela doucement son père.
- Que fais-tu là, ma fille ?
-  Il y a une grosse araignée au-dessus de mon lit, dit-elle dans un sanglot.
     Au " Viens ", elle grimpa sur le lit et se faufila entre son père et sa mère, qui grogna en se poussant.

     Branle-bas de combat le lendemain matin, au récit des péripéties nocturnes qu'elle avait vécues. Le père et la mère essayaient de découvrir où se nichait cette araignée. La grand-mère, peut-être blessée dans son amour-propre, assurait qu'il n'y avait jamais d'araignée dans sa chambre. 
  
     Ah ça, ils ont bien ri les trois adultes, quand ils ont découvert ! Quel est celui des trois qui, à un moment, a levé les yeux vers Marie ? Mais oui, elle était là l'araignée ! Bien sûr que c'était ça.  L'araignée n'était autre que le crucifix au bout des grains noirs. 
     Le chapelet fut rassemblé et posé aux pieds de la Vierge pour le reste des vacances. La nuit suivante, elle pourrait enfin pénétrer dans le clan des grands. Définitivement.

                                                                                           Jacqueline Paillet, juin 2001

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