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Le Tarnagaz

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Le Tarnagaz (Récit de Jacqueline Paillet, février 1995)
 Selon une illustration de Geneviève

 "Ferdinand était un tel excentrique ..."
Elles s'amusaient follement ce jour-là, les deux frangines. C'était un jour pluvieux. Le temps des jeudis sans classe. Elles avaient tout essayé. Se déguiser. Jouer à la marchande, au docteur, au papa et à la maman. Et même jouer à aller au bureau. Les murs de la chambre avaient disparu. Les couvertures et les draps servaient de toile de tente. Les chaises et les deux lits côte à côte étaient les mâts. C'était une tente à deux chambres. Une sous chaque lit..."La nuit tombait dans la pinède. Elles chuchotaient sous la toile. Il ne fallait pas déranger les bébés qui s'endormaient sur leur lit de camp, ainsi que les campeurs voisins." 

     "Mon Dieu, quel tarnagaz !" vociféra la mère, qu'elles n'avaient pas entendue entrer. "Quel tarnagaz !" répéta-t-elle. L'aînée des frangines sentait des picotements lui parcourir les jambes et les bras. Elle retenait sa respiration. Ses oreilles bourdonnaient. Elle voyait les poupées secouées de hoquets. Les roues des Dinky Toys, garées à l'entrée de la tente, se dégonfler. La robe gris pommelé du cheval de bois tressaillir. 

     Le ventre de sa soeur gargouilla à côté d'elle. 

     Il y avait de l'eau dans le gaz, ça allait chauffer pour leur matricule ! Elle savait, l'aînée, qu'elles devaient se faire toutes petites, ne pas augmenter la pression, la mère risquait d'exploser. 

     Le tarnagaz, elle n'aimait pas ça la mère, les deux soeurs non plus d'ailleurs. L'habitude leur avait appris que c'était long à remettre en ordre le tarnagaz. De plus, c'était sûrement dangereux, car la mère interdisait que les frangines s'endorment dans le tarnagaz. Le problème, avec le tarnagaz, était qu'il s'installait tout seul, et toujours le jeudi. Une nappe de tarnagaz s'étalait subrepticement, à l'insu des frangines. Quand la mère lançait "Quel tarnagaz !", il était déjà trop tard. Elles comprenaient les deux soeurs, qu'elles auraient alors beaucoup d'énergie à fournir pour transformer le tarnagaz en chambre. 

     En quelle circonstance a-t-elle un jour prononcé "Quel tarnagaz !" devant un ami ? Il a crevé la bulle de son enfance d'un sourire en coin. "Quel quoi ?" "Ben, tarnagaz ! C'est du français. Non ? Ça signifie... le foutoir si on veut. Enfin le tarnagaz." Explosion de doute derrière son front sous le regard mi-moqueur, mi-intrigué de l'ami. Pourtant, sa mère disait bien "Quel tarnagaz !". 

     Rentrée chez moi, j'ai plongé le nez dans le Larousse en 5 volumes. Mais comment écrit-on "tarnagaz" ? Mettrait-on un e à Tarn ? Non, ma mère ne disait pas tarne à gaz, mais tarnagaz. Gaz ne s'écrit peut-être pas comme l'usine à gaz, mais comme la toile, la gaze. D'ailleurs la mère disait souvent "Quel tarnagaz !" lorsque les frangines jouaient au camping. 
     
     Un seul ou plusieurs mots ? Un seul... rien. Tarn-a-gaz comme Tarn-et-Garonne, trois mots deux traits d'union. Larousse très limité, essayons Robert. De la langue française, c'est forcément là. Ne serait-ce pas plutôt un mot de patois auvergnat ? Mon père d'origine berrichonne ne prononçait jamais le mot "tarnagaz". Le Tarn prend sa source en Auvergne, au pied du Mont Lozère. Ma mère Auvergnate, était du Cantal. A vol d'oiseau y a-t-il un lien entre le Tarn et le tarnagaz ? 
Mes tantes, sœurs de ma mère, parlaient souvent du tarnagaz provoqué par mes cousins, mes aînés. Ma grand-mère maternelle évoquait, sourire aux lèvres, le tarnagaz que ses filles répandaient dans la maison auvergnate, dans leur enfance. Personne ne pouvait affirmer d'où venait ce mot. Mais il avait toujours existé, semblait-il. Certaines soupçonnaient éventuellement leur père, mon grand-père, d'avoir créé ce mot. "Ferdinand était un tel excentrique, il avait tant roulé sa bosse", di sait une tante. Mon grand-père ne vendait pourtant pas de bouteilles de Primagaz. Il était postier. Alors ? D'où venait ce mot ? 

     Le tarnagaz n'entrait en scène qu'accompagné de ses deux acolytes "quel" et point d'exclamation. Allez savoir pourquoi son théâtre de prédilection était notre chambre. La mère ne criait pas "Quel tarnagaz !" lorsque nous étions côté cour ou côté jardin. Ni dans la salle à manger ou la cuisine. Elle ne pénétrait surtout pas dans le bureau du père avec "Quel tarnagaz !" à la bouche... et pourtant, son bureau à lui aussi était envahi par le tarnagaz, elle aurait pu. Non, exclusivement dans notre chambre. Nous n'avions qu'une chambre pour nous deux, ma sœur et moi. Tarnagaz venait souvent se joindre à nous pour jouer. 

     Lorsque "Quel tarnagaz !" déboulait sous les feux de la rampe après "Mon dieu", c'est qu'il avait le rôle principal ce jour-là. D'autres jeudis, nous ne lui accordions qu'un rôle secondaire. Ne pas lasser notre unique spectatrice par une mise en scène répétitive, telle était notre devise, à ma sœur et moi. 

     Un jour où la mise en scène fut particulièrement soignée, la mère a demandé au père de prendre en photographie tarnagaz en scène. Ce fut une de nos dernières représentations. Le souvenir de cet après-midi mémorable traîne dans quelque panière d'osier.


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